Le tricheur à l’as de carreau, Georges de La Tour

Le tricheur à l’as de carreau, Georges de La Tour

« A moi la garde ! »

Mais qu’est-il en train de se passer dans cette scène ?

Le tricheur à l'as de carreau

Le tricheur à l'as de carreau

Sur cette scène, quatre personnages se tiennent devant nous. Trois sont en train de faire une partie de cartes tandis que la dernière apporte un verre à l’un d’eux. Les trois joueurs sont élégants. Celui de droite a l’air particulièrement riche au vu de sa tenue, et au vu de son tas de pièces, c’est lui qui a la main sur la partie ! La demoiselle n’est pas en reste avec son magnifique collier de perles ! Quoique le joueur de gauche parait un peu plus négligé : ses cocardes sont défaites (les noeuds sur l’épaule).

Rien ne bouge, tout semble suspendu mais pourtant quelque chose cloche dans cette scène…

Le tricheur à l'as de carreau

Dans ce tableau encore, ce sont les habits qui vont nous aider à identifier l’époque. Les vêtements sont très ouvragés, pleins de dorures, les coiffes et la ceinture du personnage de gauche permettent de se faire une idée.

Le tricheur à l'as de carreau

Le tableau date d’environ 1635. C’est l’oeuvre de Georges de La Tour, un peintre français. Il a été très influencé par Le Caravage, un peintre italien dont il était contemporain.

Ce tableau est un exemple de clair-obscur, très courant à cette époque-là. Il s’agit de plonger la scène dans la pénombre pour donner un côté dramatique, en mettant en lumière les éléments importants.

Le tricheur à l'as de carreau

Ce qui rend l’ambiance étrange, ce sont ces regards en coin que se lancent les personnages. Pas celui du jeune riche à droite, lui il ne comprend rien à ce qui se passe. Qu’il est naïf ! Il ne voit pas plus loin que le bout de son nez et il est concentré sur son jeu. Après tout, c’est lui qui est en train de gagner, il est sûr de lui et détendu.

Et regardez sa voisine :  son regard est dirigé vers la servante. Dont le regard est lui-même dirigé vers le personnage de gauche. Mais lui, qu’est-ce qu’il zyeute ? Ben toi ! Oui toi, derrière ton écran !

Le tricheur à l'as de carreau

Il veux te prendre à parti, attirer ton regard sur lui et que tu sois témoin de ce qui se passe. Témoin et du coup complice. Ça ne vous aura pas échappé, le vil individu a glissé sa main dans son dos et ce n’est pas pour se gratter. Il tire un as de sa ceinture et nous regarde l’air de dire « t’as vu ce qui se passe ? ».

C’est une grande arnaque ! Les trois personnages sont complices et c’est ce jeu de regard qui permet de le comprendre. La courtisane attire notre attention directement en nous montrant du doigt la direction à regarder.

Le tricheur à l'as de carreau

Et le verre de vin qui arrive, on imagine bien qu’il est destiné au jeune homme qui va se faire plumer ! Enivré, il ne verra rien arriver.

Une preuve plus subtile de la complicité des personnages : regardez les motifs qui se trouvent sur le col du tricheur et sur la brassière de la servante. Intrigant, non ?

Le tricheur à l'as de carreau, Georges de La Tour

Le tricheur à l'as de carreau, Georges de La Tour

Le tricheur à l'as de carreau

Trois vices sont représentés à travers les trois tricheurs. Le voleur représente le jeu, la servante représente l’ivresse et la courtisane symbolise la luxure. Au XVIIe siècle, c’était les trois dangers que les hommes redoutaient. D’ailleurs, à cette époque, les jeux de hasard sont refusés par l’Eglise car ils mènent à la débauche et font voler les patrimoines en poussière.

La morale de l’histoire pourrait être « Reste loin de la tentation, du jeu et de l’alcool au risque de tout perdre ».

On peut y voir également une interprétation de la parabole biblique de l’Enfant prodigue.

Le tricheur à l'as de carreau

On a déjà évoqué le jeu des regards entre les personnages. Celui-ci guide la circulation de notre oeil dans la lecture de l’image. On va partir de la courtisane qui est en pleine lumière pour se diriger vers le tricheur dont le visage est dans l’ombre.

Du point de vue de la répartition des masses, on peut détacher deux blocs. Le premier est composé des 3 acolytes : ils sont massés, collés. La tête du tricheur touche l’épaule de la servante et la main de la servante est au niveau de l’épaule de la courtisane.

Ces contacts ont aussi lieu au niveau de leurs mains. Celles-ci se rejoignent dans un espace restreint et forment un triangle qui vient mettre en avant la connivence entre ces personnages. Ce fragment de l’oeuvre suffit à regrouper le jeu, la richesse, la luxure et la boisson.

Le tricheur à l'as de carreau, Georges de La Tour

A l’opposé de ces trois escrocs, le jeune riche est seul, détaché dans l’espace. La composition du tableau est donc au service de la narration : seul contre tous.

La lumière du tableau nous raconte la même histoire. La lumière provient d’une source unique. A voir l’ombre portée sur la table (sous le coude du voleur), elle arrive dans le dos de celui-ci et cette source est située en hauteur, hors cadre. Elle est assez dure (la délimitation entre ombre et lumière est nette), ce qui donne un côté dramatique à la scène. Quand on regarde la manière dont l’arrière plan est éclairé, on s’aperçoit qu’il est plongé dans la pénombre, sauf derrière le personnage de droite. Cet effet renforce l’idée d’une opposition manichéenne.

 Le tricheur à l'as de carreau

Les tricheurs, Le Caravage – 1595

Le tricheur à l'as de carreau

Cette oeuvre a certainement influencé de La Tour. Dans celle-ci, le complot est flagrant et saute aux yeux alors que dans notre tableau, les relations entre les personnages sont un peu plus fines. Ici, on voit clairement le personnage du centre regarder le jeu de l’adversaire et faire un geste de la main pour l’indiquer. On retrouve la carte saisie dans la ceinture par le joueur.

Le tricheur à l’as de trèfle, Georges de La Tour – vers 1630 – 1634

Le tricheur à l'as de carreau

Cette toile ressemble fortement à la nôtre, mais la couleur de l’as joué n’est plus la même. Il y a encore quelques autres différences.

La diseuse de bonne aventure, Georges de La Tour, 1630

Le tricheur à l'as de carreau

Ici, ce ne sont pas les mêmes péchés qui sont dénoncés, mais la naïveté. Le jeune crédule est tellement concentré sur ce que lui dit la diseuse de bonne aventure qu’il ne sent même pas qu’on lui fait les poches.

La partie de cartes : extrait de Marius (Marcel Pagnol). Une scène de la même nature que celle étudiée : des joueurs trichent pendant une partie de cartes. A voir à partir de 1’23. La vidéo est à retrouver en QR-code dans la trace écrite.

Le tricheur à l'as de carreau

  Le tableau sera présenté par dévoilement progressif. A chaque étape, la classe doit décrire et construire du sens.

Cliquez sur l’image pour télécharger le fichier (Powerpoint).

Le tricheur à l'as de carreau

1° Un jeune homme, élégant, bien habillé, vraisemblablement riche. Au vu de ses habits, la scène n’est pas récente. Que regarde-t-il ?

2° Un femme à côté de lui. Elle parait riche aussi. Elle regarde sur le côté, mais quoi ?

3° C’est une autre femme ; elle regarde elle aussi dans une autre direction. Mais quoi ?

4° Un homme, et c’est nous qu’il regarde, mais pourquoi ? Et que font-ils tous ?

5° Ah ! On voit qu’ils jouent aux cartes.

6° Du vin ? Tiens donc, pourquoi ?

7° L’homme joue avec lui. Et que nous montre la main de cette dame ? (Et j’ai oublié de mettre l’image où l’on voit que de l’argent est en jeu)

8° Oh ! L’homme tire une carte de son dos, un as ! Il triche !

On va ensuite revenir sur le jeux des regards.  Les trois complices se regardent les uns les autres, et le tricheur regarde le spectateur qui devient complice de la scène lui aussi. On devine que le jeune coq va se faire plumer !

 Si des lignes blanches apparaissent lorsque vous ouvrez le document, cliquez ensuite en haut à droite de la fenêtre sur Télécharger, puis Ouvrir avec

 La séance, les documents élèves et une reproduction :

Le tricheur à l'as de carreau, Georges de La Tour

La fiche de trace écrite est faite sur le modèle de Cenicienta :

Le tricheur à l'as de carreau

Je joins de nouveau le tableau en dessin au trait pour ceux qui le voudront en plus grand. Il faut y replacer les regards des personnages (la clé pour comprendre le tableau), et on va pouvoir venir y faire figurer des information sur la lumière, la composition et les lignes de force. Il fait office de trace mémoire pour les élèves.

Le tricheur à l'as de carreau

La collection Pont des Arts (je vous la présente ici) propose un album tiré de ce tableau. Il s’agit de La malédiction de Zar :

Le tricheur à l'as de carreau

« Nous voici dans un monde peuplé de cartes qui se jouent d’un tricheur. Quand Zar comprend qu’il est condamné à perdre toutes les parties qu’il entame, son destin prend une autre tournure. Il remarque Fanny, la femme qui lui apporte ses repas, et décide de l’aider à se racheter : il s’empare de pièces d’or en semant le trouble pendant une partie. Cet élan sauvera Fanny et le sauvera aussi !
Les illustrations de Xavière Devos jouent sur le clair-obscur cher à Georges de La Tour. Les visages comme les vêtements de ses personnages sont d’une grande délicatesse. Un véritable hommage à ce peintre ! »

Je ne pense pas utiliser l’album pour exploiter le tableau, mais le lire à la classe, juste pour le plaisir !

La lumière

En pratiques éclairantes, il est possible de travailler sur le clair-obscur.  Voici une activité tirée de Histoires d’arts en pratiques, de Patrick Straub :

 La lumière

 Si des lignes blanches apparaissent lorsque vous ouvrez le document, cliquez ensuite en haut à droite de la fenêtre sur Télécharger, puis Ouvrir avec.

La lumière

Saint Joseph Charpentier,

Georges de La Tour, entre 1638 et 1645

La lumière

L’astronome,

Johannes Vermeer, 1668

La lumière

Les joueurs de dés,

Georges de la Tour, vers 1640

La lumière

Le souper à Emmaüs,

Le Caravage, 1601-1602

La lumière

La Dame à l’hermine,

Léonard de Vinci, 1488-1490

 La lumière

Les raboteurs de parquets,

Gstave Caillebotte, 1875

Merci à Florent Denéchère pour son coup de projecteur sur mon travail !

9 pensées sur « Le tricheur à l’as de carreau, Georges de La Tour ! »

  1. cathy
    dit :

    Merci pour ce magnifique éclairage

    OlivierI

    Dimanche 13 Décembre 2015 à 16:38

  2. OlivierI

    dit :

     

  3. Lala78
     
    dit :

    Encore un superbe article qui fait vivre l’oeuvre à sa lecture…
    J’adore le dévoilement progressif avec le tableau en « morceaux »
    Merciiiiiiiiiiiiiiiiii mon filleul

    OlivierI

    Dimanche 13 Décembre 2015 à 16:40

    Merci de ton passage et de ton p’tit mot ma Lala !Oui, le dévoilement progressif est intéressant et riche à faire vivre, j’aime beaucoup aussi !

  4. OlivierI

    dit :

    Merci de ton passage et de ton p’tit mot ma Lala !Oui, le dévoilement progressif est intéressant et riche à faire vivre, j’aime beaucoup aussi !

  5. verito
    dit :

    Quel magnifique travail, détaillé, approfondi, qui rend cette oeuvre totalement accessible aux élèves (et à leur enseignante !). Merci beaucoup pour ce travail et ce partage.

    OlivierI

    Dimanche 13 Décembre 2015 à 16:42

    Avec plaisir Verito !Et merci de ta lecture et de ton message

  6. OlivierI

    dit :

    Avec plaisir Verito !Et merci de ta lecture et de ton message


  7. Teacher Charlotte
    dit :

    J’y vois plus clair en qui concerne le terme clair-obscur… Et tout le reste! Merci pour cet article éclairant, ton style lumineux, et le contenu passionnant! Je t’admire et te jalouse pour tout  ça! 😉

    OlivierI

    Dimanche 13 Décembre 2015 à 21:05

    Merci Charlotte ! Y a pas grand chose à me jalouser, tu sais Je suis passé chez toi ce soir pour préparer mon article du mois !

  8. OlivierI

    dit :

    Merci Charlotte ! Y a pas grand chose à me jalouser, tu sais Je suis passé chez toi ce soir pour préparer mon article du mois !


  9. VAL 10
     
    dit :

    Un article très riche, pour une séquence d’une grande richesse aussi, merci beaucoup !

    OlivierI

    Samedi 19 Décembre 2015 à 09:17

    Avec plaisir !

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2 réactions au sujet de « Le tricheur à l’as de carreau, Georges de La Tour »

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